App-livre, la bombe à retardement.

L’ennemi de mon ennemi est mon ami. C’est un peu comme ça que je résumerai la situation stupide dans laquelle nous nous trouvons par rapport au livre numérique aujourd’hui. Ces derniers temps, toutes les critiques se concentrent sur Amazon, le leader du livre numérique, et nous en venons à maladroitement oublier que ce n’est souvent pas mieux ailleurs —l’herbe n’est pas plus verte de l’autre côté de la barrière, seule la nuance de vert diffère. Finalement, les gros revendeurs ont tous été fabriqués dans le même moule, et à concentrer les critiques sur l’un d’entre eux, on laisse les autres faire tout et n’importe quoi dans son ombre. Au final, tout le monde y perdra. Il devient urgent (très urgent) de refuser la vision manichéenne qui s’impose aujourd’hui pour adopter un point de vue objectif sur la situation.

Nous connaissons tous les dérives d’Amazon mais pour donner quelques exemples :

  • Barnes & Noble (27% de pdm aux USA) fait modifier le DRM Adobe Adept en DRM Nook, impossible à lire sur les appareils concurrents. Par contre, Nook supporte le DRM Adobe…
  • Apple utilise un DRM maison, Apple FairPlay, lisible uniquement sur le matériel Apple.
  • Barnes & Noble construit un format propriétaire (.ebook) sur les “livres enrichis” (Nook for Kids), dérivé d’EPUB mais non-intéropérable.
  • Apple autorise des apps-livres qui devraient être rejetés. Pourtant, il est bien écrit dans leurs conditions de publication « qu’un app-livre techniquement possible en EPUB sera rejeté”. À vue d’œil, c’est le cas d’au moins 70% de la production actuelle. Or, un app-livre est non-intéropérable et totalement dépendant d’une plateforme, autant pour sa diffusion que pour sa lecture. Le jour où Apple respectera ses propres conditions, ça risque de faire très mal et nous entendrons alors les éditeurs gueuler bien fort vu les investissements qu’ils font dans l’app-livre actuellement (frameworks, production, etc.).
  • Barnes & Noble fait savoir qu’il refusera de vendre le livre papier de l’éditeur dans ses magasins si une version numérique n’est pas disponible sur Nook, et divise par 2 voire 3 ses commandes de livre papier dans le même temps.
  • Kobo n’impose pas le DRM à tout le monde. L’apposition de DRM est un problème technique en passe d’être corrigé. Mes excuses les plus sincères. (Edit : correction suite à intervention @sebbago sur Twitter)
  • le DRM Adobe Adept est géré par une société-tierce… qui fait payer cette solution. En gros, les éditeurs qui la choisissent dépendent totalement de la volonté d’un acteur tiers.

J’ai décidé de me concentrer sur l’app-livre avec ce billet. L’app-livre, pour moi, c’est une bombe à retardement, un scandale éthique monstrueux et je vais tenter d’expliquer pourquoi.

Encore pire qu’un DRM ou un format propriétaire.

Pensez l’app-livre comme un logiciel, pas comme un format. Si vous changez de matériel, par exemple si vous switchez sur Mac parce que Windows ne vous convient plus, il vous faudra trouver des alternatives dans bon nombre de cas. En effet, soit il n’y a pas de version Mac de votre logiciel Windows, soit il faut repasser à la caisse pour racheter le même logiciel (hors rares exceptions où l’éditeur vous propose la version Mac gratuitement). Sauf qu’un logiciel est un outil là où le livre est un contenu. L’outil n’est pas unique, il existe des alternatives ; le livre est bel et bien unique. Vous pouvez donc constater que nous nous retrouvons avec un énorme problème sur le dos : l’emprunt d’une forme de diffusion qui n’est en aucun cas prévue pour le livre. L’honnêteté intellectuelle, et le respect du lecteur, voudrait que nous nous interdisions cette forme d’app-livre. La culture ne peut souffrir d’un tel cloisonnement, qui risque bien de devenir meurtrier.

Pour caricaturer, imaginez que votre libraire ouvre une nouvelle section où il vous faut une carte VIP à 500 euros pour avoir le droit d’y accéder. Problème : si vous cassez ou perdez cette carte magnétique (ou si elle tombe en panne), on prend soin d’enfermer vos livres dans un coffre fort. Vous trouveriez ça scandaleux, n’est-ce pas ? On passe de la licence de lecture (aujourd’hui, vous n’achetez pas un livre numérique mais une licence de lecture) au droit de lecture — oui, je sais, ça sonne quand même vachement concept fasciste mais c’est pourtant ce qui se déroule sous nos yeux. Et j’ai même tendance à penser que des politiques monteraient très rapidement au créneau…

Quid des mises à jour et des bugs à chaque mise à jour de l’OS mobile ? Et qu’arrivera-t-il le jour où l’éditeur dépose le bilan ? Plus de support de l’application.

Pensez donc que Vook, dont le portefeuille avait pourtant été renforcé par une levée de fonds de 5 millions de dollars cette année, a abandonné la publication pour se concentrer sur la mise à disposition de son framework aux éditeurs… Ils n’ont pas choisi entre EPUB et app, ils se sont totalement vautrés malgré de très bons volumes de ventes (plusieurs dizaines de milliers de ventes lors de la première semaine de disponibilité Kindle).

De son côté, Barnes & Noble a créé un format spécifique sur base d’EPUB pour les livres enrichis : ebook. Ce format peut être converti vers d’autres formats. En d’autres termes, vous pourrez récupérer votre livre, même difficilement, au contraire de votre app.

Apple ne respecte pas ses propres conditions de publication

Toute app-livre publiable au format EPUB sera rejetée.

Voilà la partie des conditions de publication qu’Apple ne respecte pas elle-même. Bien sûr, je concède volontiers qu’en attendant la finalisation d’EPUB3, il fallait envisager des moyens détournés (encore que l’audio et la vidéo, read-aloud ou le fixed-layout ont été supportés par Apple bien avant la publication de la documentation finale EPUB3). Malheureusement, nous sommes en plein milieu d’une dynamique où des millions de dollars sont dépensés dans les outils pour app-livres. Si Apple décide de resserrer la vis un de ces jours, cela pourrait donc faire très très mal.

Remarquez le paradoxe : les éditeurs de presse ne veulent absolument pas s’engager avec Apple sur Newsstand tandis les éditeurs de livres dépensent des centaines de milliers d’euros dans des apps pour iOS. Pourtant, la problématique est la même : le comportement imprévisible d’Apple qui peut rejeter une app (ne serait-ce qu’en rejetant une de ses mises à jour) sans donner d’explications.

D’ailleurs, iBooks n’est bizarrement pas préinstallé sur iPad et iPhone alors qu’iTunes, AppStore ou même Newsstand le sont —ndr, Apple ose quand même l’intégrer dans la section « built-in apps » de son site, ce qui tient de la « publicité mensongère ». Il n’y a aucune raison logique à cette absence. Or, il semblerait que les ventes de livres enrichis en app soient pour le moment supérieures à celles des livres enrichis en EPUB (via iBookstore). Est-ce une stratégie délibérée pour avantager les apps-livres, moyen indirect de s’offrir l’exclusivité de ce contenu sur la concurrence, contenu sur lequel la marque fait d’ailleurs le forcing ? Qui sait ? En tout cas, si cela se vérifie, je prendrai la décision de ne plus rien publier.

Et autant vous dire que je vois en plus un beau conflit d’intérêt là-dedans. Al Gore, qui siège au Conseil d’Administration Apple, a sorti une app-livre développée par Push Pop Press (anciens employés d’Apple). Malheureusement, Push Pop Press a été racheté par Facebook et ne publiera plus de livres. En outre, Disney, dont Steve Jobs était l’actionnaire majoritaire, a choisi l’app-livre et en a vendu plus d’un million en quelques mois. Deux proches d’Apple qui ont publié en app et n’ont pas été orientés vers EPUB. Et l’on pourrait encore citer le app-livre d’un ancien de chez Pixar… société racheté par Steve Jobs à George Lucas.

Nous pouvons donc commencer à douter de l’engagement d’Apple sur le standard EPUB3. Et si iBooks était un hobby comme iTV chez Apple ? D’autant plus que la part de marché de la boutique de livres Apple semble peu élevée aux USA (10 à 15%) malgré les centaines de millions d’iPhone, iPod Touch et iPad en circulation. Nous nous rappelons alors des propos de Steve Jobs :

Peu importe que le produit soit bon ou mauvais, le fait est que les gens ne lisent plus. Quarante pour cent des états-uniens ont lu un livre ou moins d’un livre l’année dernière. La conception entière du marché est mauvaise, le postulat de base sur lequel elle repose est mauvais, parce que les gens ne lisent plus.

D’autres industries culturelles cherchent l’intéropérabilité.

Prenons l’exemple du jeu vidéo, la plateforme Steam en l’occurrence. Cette plateforme est très en avance d’un point de vue idéologique. Elle répugne les DRMs et a imposé un nouveau précepte il y a plus d’un an :

Peu importe votre plateforme (PC ou Mac), vous récupérerez votre jeu si vous l’achetez.

Si vous achetez un jeu sur Steam, vous l’aurez donc pour Mac et PC. Le jeu vidéo semble donc passer à autre chose là où le livre voit ses formes se fragmenter.

Même les supports physiques de la musique et du film cherchent la standardisation : CD et Blu-Ray. Il existe bien sûr différents formats (MP3 ou AAC pour l’audio numérique, AVI et consorts pour le film) mais ils sont lisibles sur votre ordinateur, et surtout convertissables. Il existe donc une intéropérabilité que l’app-livre ne pourra jamais atteindre en l’état.

En d’autres termes, nous allons perdre l’avantage de l’universalité du livre papier parce que les décideurs sont des pauvres cons — désolé mais il n’y a pas d’autre mot. On leur met un format universel à disposition (EPUB) et ils décident eux-même de ne pas l’utiliser et ne pas respecter le lecteur en faisant de l’app-livre. D’autres industries n’ont pas cette chance et cherchent à atteindre cette universalité à tout prix. Cherchez l’erreur…

Le format EPUB est un standard, il n’appartient à personne et survivra si l’écosystème de vente meurt. L’app-livre, pour sa part, disparaîtra avec lui.

Par ailleurs, nous sommes en train de travailler sur un projet de livre très très enrichi avec Walrus, enrichi au point où je me demande même s’il ne faudrait pas trouver un nouveau terme pour le définir. En réalité, ce n’est peut-être même plus un livre dans sa forme. Jamais, jamais nous n’avons esquissé l’idée de le réaliser en autre chose qu’un EPUB puisque c’est un standard prévu pour cela. Et très franchement, en ce qui concerne les « choses avancées » que nous avons prévues, nous n’avons pour l’instant rencontré aucun problème.

Conclusion

Nous attendons un discours clair et honnête. On ne peut pas continuer sur un double discours comme celui-ci. Personnellement, je préfèrerais que l’on choisisse une bonne fois pour toutes : (1) on considère que le livre enrichi est un livre et on l’intègre pleinement à iBookStore en refusant toute app-livre (et on peut dès lors imaginer de faire disparaître la catégorie pour créer une nouvelle appellation bien distincte) ; ou (2) on nous dit que ce n’est plus un livre mais une application, on réserve iBookstore aux livres purement textuels et chacun choisira en connaissance de cause (quitte à faire une « Financial Times », à savoir une publication HTML5).

Et cela ne se résume pas qu’à Apple, mais aussi à tous les autres. Il est grand temps que les choses soient mises au clair et que l’on fasse preuve de transparence sur ces sujets. EPUB3 prend plus que largement en compte ces problématiques d’enrichissement, et le flou qui règne aujourd’hui devient de plus en plus incompréhensible. Par exemple, imaginez que Kindle Audio & Video n’est toujours pas supporté par KDP…

En tout cas, une chose est sûre : il ne tient qu’aux éditeurs et auteurs de privilégier la pérennité de leur œuvre, et ce n’est certainement pas en publiant une app qu’ils le feront. Aujourd’hui, seul EPUB le permet. L’app-livre est une prostitution grave et une dérive dangereuse de la culture, que cela se sache.

Edit : Marc Jahjah, alias SoBookOnline, estime pour sa part que 99% des app-livres distribués sur AppStore pourraient être publiés au format EPUB…

11 commentaires App-livre, la bombe à retardement.

  1. @ykastell

    100% d’accord avec ton analyse, les éditeurs sont en train de se tirer des balles dans le pied
    Le problème c’est qu’il manque un logiciel de lecture ePUB3 multiplateforme qui puisse servir de référence aux développeurs (un firefox de l’ePUB, coucou Mozilla ?)

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  5. Aldus

    Bravo pour ce billet. Pour les livres-applications, on revient à l’époque du CD-Rom, ici vous achetez bien votre galette-logiciel Apple et pas du tout un livre en tant que contenu, vous l’avez parfaitement expliqué. Vive l’ePub. Le choix récent d’Albin Michel pour l’Herbier des Fées par exemple, avec la qualité que l’on sait. Les auteurs nous ont dit à Montreuil qu’ils auraient certes pu aller encore plus loin avec une application. Mais le choix d’un format ouvert était le critère qui passait devant toute autre considération, le challenge est réussi à l’arrivée, bravo. Même si, bien sûr, l’iPad est pour l’instant la seule machine à tirer partie pleinement des enrichissements, l’avenir est à l’ePub pour les livres. Si le débat pouvait encore se poser il y a un an, ce n’est plus le cas chez beaucoup d’éditeurs qui ont bien compris les enjeux. Bien heureusement.

  6. Florian

    Bonne analyse, mais il y a aussi des App-livres comme celui-ci (http://itunes.apple.com/fr/app/fli-fli-et-flo-flo/id441016961?mt=8) qui ne peuvent pas du tout exister en version ePub.

    Quand on regarde ses spécifications, le format ePub en lui-même est très bien, mais les liseuses permettant sa consultation sont tout simplement horribles (iBooks compris pour sa simulation grotesque de tourne-page, ses mise en pages avec vrais/faux folios et ses titres courants imposés). Les possibilités sont donc encore trop minces en ePub ; néanmoins son archaïsme rassure certainement les éditeurs quant à l’édition numérique…

  7. Jiminy Panoz

    [HS] Désolé pour la publication retardée des derniers commentaires. Je connais actuellement quelques problèmes avec Askimet, j’ai mis un certain temps à les récupérer. Mes excuses.

    @Florian : à part le gimmick horizontal / vertical, c’est largement possible de le faire en ePub 😉 (pour cause, on est en train d’en confectionner un « encore plus compliqué » avec des interactions beaucoup plus poussées).
    Après, ce qui me gêne vraiment, c’est surtout le « double-discours » chez Apple. Déjà que les éditeurs et auteurs ne sont jamais mis au courant des évolutions techniques à venir sur les machines et apps des différents constructeurs, que la documentation fournie par certains est juste inexistante et que des supports techniques de fonctionnalités disparaissent d’une version à l’autre…

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