Format ibooks… et maintenant ?

Après les réactions, une réflexion toute personnelle. L’idée de ce billet n’est évidemment pas d’expliquer ou de légitimer le format ibooks. Très honnêtement, je n’aime pas beaucoup ce qui se passe actuellement dans l’industrie du livre numérique. Simplement, ma démarche consiste à comprendre et imaginer de possibles conséquences. Ce billet sera donc bâti autour de deux parties : « Pourquoi un nouveau format ? et « Quels nouveaux risques à prendre en compte ? » Je ne prétends pas analyser en détail ce qui se trame, c’est une tâche trop lourde pour un seul homme, mais j’espère que cette réflexion créera un débat pour que nous puissions tous y voir un peu plus clair et éviter de possibles « accidents ».

Ce que vous allez lire une une sorte de réflexion à tiède. Nous n’avons pas encore le recul nécessaire (ni les informations) pour tirer des conclusions objectives. Disons que cela nous donne un espace de discussion libre et que ce billet a été écrit dans cette optique.

Pourquoi un nouveau format ?

iBooks Author introduit un nouveau format, .iba, légèrement dérivé d’EPUB mais dont les styles sont totalement non-standards et non-documentés. Ce n’est donc pas de l’EPUB puisque toute la partie CSS (et la façon d’y référer dans les fichier xhtml) ne fait absolument pas partie des spécifications EPUB3. Le fait de changer l’extension et de l’ouvrir avec une application qui gère EPUB ne signifie en aucun cas qu’ibooks = EPUB, il nous permet simplement de dire qu’il existe une base commune. La différence est vraiment ténue mais il faut apparemment le rappeler.

Ce nouveau format propose une approche différente de celle choisie par l’IDPF pour EPUB3 (une partie des travaux étant basée sur des propositions d’Adobe). Par conséquent, Apple a créé des propriétés CSS custom préfixées -ibooks-* là où ces propriétés sont préfixées -webkit-* pour EPUB. Selon diverses sources, ces propriétés n’ont pas d’équivalents standards documentés exactement semblables. Apple a donc étendu les propriétés de style pour une mise en page complexe. Et quand bien même il existerait des propriétés standards semblables, la façon d’y référer ne pourrait être facilement convertie sans perte de qualité ou gros bricolage.

Six employés Apple siègent à l’IDPF, ce qui tend à laisser penser qu’Apple s’intéresse au format standard et ouvert EPUB. D’ailleurs, cette hypothèse me semble renforcée par la base EPUB qu’utilise Apple pour son format maison. Au lancement d’iPad au 2010, Apple avait d’ailleurs promis un support total du format EPUB. Alors pourquoi cette promesse n’a-t-elle pas été tenue ?

Si nous décidons de regarder le marché d’un œil plutôt objectif, force est de constater qu’Apple est leader sur le contenu enrichi et fixed-layout. Il n’y a qu’à voir ce billet de votre morse préféré pour vous expliquer dans quelle situation nous nous trouvons. Effectivement, ce n’est pas une mauvaise chose que les développeurs attendent les spécifications finales pour assurer le support EPUB3… mais les créateurs en souffrent pendant ce temps. Une des missions d’Apple a toujours été de proposer des solutions faciles d’utilisation aux artistes en tout genre, qu’ils soient amateurs ou professionnels. N’en déplaise aux développeurs —dont j’admets bien volontiers que le travail n’est jamais jugé à sa juste valeur et que je supporte donc fort logiquement—, il a toujours existé un léger schisme entre eux et les utilisateurs. Il suffit de lire les complaintes dans les forums de support pour s’en convaincre. Développeur, ce n’est vraiment pas un métier facile, et je crois que tout le monde y gagnerait si nous autres utilisateurs les considérions comme des êtres humains qui ne sont pas infaillibles… au fond, même les machines ne le sont pas. Voyez ce passage comme un hommage — Hello Pressbooks.

En outre, selon certaines sources bien informées, d’autres acteurs du livre numériques étaient en train de travailler sur le support des livres complexes prévus pour iBooks 1.3. Cela reste une rumeur mais elle me paraît intéressante. L’idée sous-jacente serait de faciliter le travail des éditeurs, un peu à l’image de ce qu’est en train de faire Amazon avec Kindle Previewer 2.

Bref, Apple mène la danse sur ce contenu interactif et nous ne devrions finalement pas être surpris par ce nouveau format ibooks. Apple ne veut pas attendre, ils l’ont clairement démontré en ce qui concerne le support des fonctionnalités EPUB3 (notamment le fixed-layout et le multimédia) alors que l’IDPF travaillait encore sur les spécifications finales de ce standard. À bien y réfléchir, quantité de signes auraient dû nous laisser penser qu’Apple pourrait se la jouer perso sur ce sujet. Le 19 Janvier, Apple n’a fait qu’annoncer ce que nous aurions pu pressentir depuis Mars 2011, alors qu’un mail d’un employé Apple expliquait les travaux réalisés par l’équipe de développement ibooks. Glazblog explique qu’Apple n’a prévenu personne, mais ce n’est que partiellement vrai si nous regardons plus en détail les archives de la mailing-list W3C. Or, vous pouvez être sûr qu’Apple ne fait jamais les choses pour rien. S’ils ont développé une solution pour atteindre leur but (le design avancé des livres numériques dans ce cas précis), alors ils l’utiliseront, quitte à abandonner les standards. Maintenant, ce mail n’est apparemment pas resté lettre morte… D’ailleurs, au moins 2 employés Apple ont tenté de préciser leur approche, un employé Microsoft et 2 employés Adobe ont participé à la discussion (si je ne me suis pas trompé).

J’ai tendance à croire que tout s’est joué ici. Le W3C (World Wide Web Consortium) a décidé de baser ses travaux sur les propositions d’Adobe. Apple a testé cette solution puisque le format EPUB utilise ces travaux, Apple a décrété que cette solution n’était pas satisfaisante pour créer des livres numériques avec une mise en page d’une qualité jugée suffisante. Apple a donc choisi une voie quasi propriétaire, le design occupant une place prépondérante dans leur philosophie. C’est ce que nous pouvons lire entre les lignes du mail envoyé par l’employé Apple il me semble. En gros, « les voies choisies ne sont pas concluantes pour nous, nous proposons une approche différente. Si vous n’en voulez pas, tant pis pour vous. » Tout est expliqué dans les grandes lignes. Sincèrement, c’est cette approche que nous trouvons aujourd’hui dans le code du fichier .ibooks.

Le risque

Le plus gros risque d’iBooks Author est de le voir détourné à mauvais escient par monsieur tout le monde. Pour moi, il ne fait aucun doute qu’iBooks Author n’a pas été pensé pour l’ensemble de l’édition ; il a été conçu pour le monde de l’éducation. Et je rappelle qu’en introduction à la documentation EPUB3, l’IDPF fait clairement remarquer :

While it is possible to incorporate more highly formatted content in EPUB — for example via bitmap images or SVG graphics, or even use of CSS explicit positioning and/or table elements to achieve particular visual layouts — Authors are strongly discouraged from utilizing such techniques.


 

Bien qu’il soit possible d’intégrer des contenus hautement formatés dans le format EPUB — par exemple des images bitmap ou graphiques SVG, ou encore des positions précises dans les feuilles de style et/ou des éléments HTML « tables » permettant des mises en pages particulières — nous déconseillons vivement aux auteurs d’utiliser de telles techniques.

Tout va donc dépendre des équipes de validation Apple. S’ils ouvrent les vannes à des textes qui sont prévus pour l’EPUB reflowable, ils ouvriront alors les portes de l’enfer. Tout le lecteur y perdra les fonctionnalités prévues pour offrir le confort de lecture du format numérique (choix de la taille de police de caractère, choix de l’interligne et des marges, etc.). En d’autres termes, certains vont se concentrer sur la mise en page fixe alors qu’elle n’a aucune raison d’être pour du contenu purement textuel (avec éventuellement des images et illustrations ici et là). Rappelons que le fixed-layout doit être utilisé pour des projets très très spécifiques, pas pour de la fiction traditionnelle, de la poésie, une majorité des livres de « non-fiction », etc.

Or, tout le problème réside dans la simplicité d’utilisation d’iBooks Author et dans le fait que le futur publié ne connait généralement pas la philosophie derrière les formats numériques, il ne lui vient pas à l’idée d’obtenir les informations de base, préférant publier un beau livre numérique qui ressemble à un livre papier. Malheureusement, c’est une erreur. C’est voir le livre reflowable comme un handicap alors qu’il a été pensé et adapté pour l’expérience de lecture numérique.

Heureusement, Apple n’a pas simplifié le processus de publication : il faut toujours un identifiant fiscal US pour publier sur iBookStore si vous souhaitez vendre vos livres. Par contre, Apple a créé un nouveau type de compte iTunes Connect, un compte gratuit qui n’en nécessite pas, à condition de distribuer ses livres gratuitement.

Mal utiliser iBooks Author équivaut à se tirer une balle dans le pied. Le livre sortira au format ibooks et sera donc quasi illisible sur les autres machines étant donné qu’il est totalement prévu pour iPad. Au revoir Kindle, Kobo by Fnac, Cybook Odyssey, Sony PRS-T1 et consorts. Bien sûr, vous pourrez le transformer en epub en changeant son extension, mais il ne sera alors plus formaté correctement, le format iBooks reposant sur une mise en page spécifique iBooks 2. Vous pourrez évidemment choisir de l’exporter au format PDF, mais il sera toujours prévu pour l’écran de l’iPad. Au moins cela permettra-t-il de rendre le contenu lisible sur d’autres machines. Mais je rappellerai quand même qu’Adobe a annoncé mettre PDF de côté en 2007 pour tout ce qui concerne la lecture numérique (ADE et RMSDK, moteur de rendu utilisé par nombre de fabricants).

PDF would have been a perfect eBook format if it could be reflowed to a small screen without quality loss, but at least it is easy to publish an existing content in it. So we had to try again. ePub, I think, as it is now, is quite good (and I think it will evolve – we need to add MathML and perhaps some extra layout and typographical features). We are, as you know, working on the software. We see devices coming (e.g. Sony Reader). The hardest part is to convince publishers that eBooks are the future, but I think we can do it, maybe slowly and case-by-case, but things are moving there as well.


 

Le format PDF aurait pu être un format ebook parfait s’il avait pu « adapter » son contenu pour un petit écran sans perte de qualité, mais au moins il est facile de publier du contenu existant en PDF en le convertissant. Nous devons donc essayer autre chose. ePub, tel qu’il est aujourd’hui, est je pense assez bon (et j’imagine qu’il va évoluer —nous devons ajouter MathML et peut-être des fonctionnalités supplémentaires pour la mise en page et la typographie). Nous sommes, comme vous le savez, en train de travailler sur le software. Nous voyons arriver des appareils (les liseuses Sony par exemple). La partie la plus difficile est de convaincre les éditeurs que les livres numériques sont le futur, je pense toutefois que nous pouvons le faire, peut-être lentement et au cas par cas. Mais les mentalités commencent à changer.

Résultat, il faudra toujours fabriquer votre livre dans les formats EPUB et Mobi si vous voulez que tout le monde puisse le lire. Au pire, utiliser iBooks Author pour fabriquer votre livre sera une perte de temps ; au mieux, vous aurez appris à l’utiliser pour des projets futurs.

Je tiens à faire remarquer que je ne suis absolument pas contre la démocratisation d’outils puissants et faciles à utiliser. J’adore les applications Apple pour Mac OS X, j’utilise même les apps iPad pour créer du contenu. Mais dans le contexte iBooks Author, je pense simplement que la démocratisation de l’outil est maladroite ; les réactions et commentaires que nous pouvons lire sur le net me le font penser en tout cas. Il me semble que l’objectif de ce logiciel est assez mal compris alors qu’Apple le catégorise clairement comme un outil dédié à l’éducation dans sa première itération. Je vois déjà des poètes ou des romanciers annoncer qu’ils vont l’utiliser. Malheureusement, il n’est pas prévu pour eux dans cette version 1.0. Ils feraient donc mieux de se tourner vers l’export EPUB de Pages. Ils ont réellement tout à perdre à utiliser iBooks Author, il faut qu’ils le comprennent et se tournent vers des outils plus adaptés, des outils qui les libéreront de « l’exclusivité iPad ».

Conclusion

Le format ibooks est-il une tentative de faire passer les spécifications choisies par Apple par la force ? Nous pourrions presque le penser puisqu’ils avaient fait la même chose avec webkit et KHTML.

En ce qui concerne les widgets d’iBooks Author… bon, pour faire simple, les widgets Mac OS X utilisent du HTML, du CSS et du Javascript ; ils sont quasiment des pages web en réalité. Et il me semble d’ailleurs que les widgets créés avec iBooks Author sont codés en dashcode, le code utilisé par le Dashboard OS X. Les widgets iBooks Author utilisent donc du HTML, du CSS mais pas de javascript… or, Javascript, supporté par EPUB3, est un langage multiplateforme. Apparemment, les widgets du format iBooks se reposent sur des composantes built-in iBooks 2, des composantes qui sont donc intégrées au moteur qui fait tourner l’app iBooks 2 sur iPad, pas au livre en lui-même. Il faudra que les concurrents fassent du counter engineering pour les afficher sur d’autres machines.

Néanmoins, toutes ces choses sont des considérations techniques inintéressantes pour la plupart des gens. L’important est de comprendre qu’Apple a cassé la chaîne de la standardisation avec ce nouveau format, et ce n’est jamais une bonne nouvelle. Tout le monde va en souffrir : éditeurs comme lecteurs. Nous nous retrouvons avec un nouveau format à gérer (et nous ne savons d’ailleurs pas si ibooks va être étendu à des domaines autres que celui de l’éducation), ce qui tue l’interopérabilité à petit feu. Pour ainsi dire, nous nous retrouvons avec KF8, mobi7, EPUB, ibooks, B&N ebook, les app-livres, etc. Un tel panel de formats dessert tout le monde, que ce soit bien clair. Côté éditeurs, nous devons tous les gérer afin de ne pas laisser de lecteurs au bord de la route, ce qui nous fait perdre un temps monstrueux. Mais ce qui m’attriste, c’est que les lecteurs se retrouvent victimes collatérales d’une guerre purement commerciale. En tant qu’auteur et producteur de contenu, je dois admettre que cela me dérange beaucoup, même si nous avons à faire avec et que nous n’avons finalement pas le choix, sauf à arrêter de publier…

Lien utile : Baldur B. Jarnason (qui contient des liens vers d’autres articles de qualité équivalente).