La linguistique comme outil de design

Le design, on en entend beaucoup parler. De plus en plus.

Dans le domaine du design logiciel (web, apps, etc.), les inspirations et références ne manquent pas :

  • on regarde du côté des courants architecturaux ;
  • on s’intéresse au design industriel ;
  • on se met à animer les interfaces en suivant les principes de Disney et de Pixar ;
  • on redécouvre le design de l’imprimé et la typographie ;
  • on épouse la psychologie pour façonner nos UI ;
  • l’expérience utilisateur est considérée comme une science, il faut donc lui en appliquer les principes.

Il faut tout de même souligner que beaucoup d’articles se bornent au name-dropping (littérallement « lâcher de noms ») et au principle-dropping (par mimétisme, « lâcher de principes »), dont je suis également coupable à certaines occasions. Aussi, nous n’en tirons très souvent que des règles à appliquer plutôt que des approches à étudier. Reste que même si nous ne faisons qu’effleurer ces disciplines annexes, nous allons y piocher sans la moindre hésitation.

Jamais, pourtant, n’ai-je entendu parler de linguistique dans cette quantité monumentale d’articles sur le design. Et ce même dans les articles traitant par exemple des messages système auxquels l’utilisateur a souvent fort à faire…

Le fait est que je crois sincèrement que nous devrions intégrer la linguistique dans nos approches de conception. Et je vais tenter de vous expliquer pourquoi.

Qu’est-ce que la linguistique ?

Il faut admettre que définir cette discipline de manière claire et concise n’est pas chose aisée.

Pour simplifier, nous dirons que que la linguistique est l’étude du langage : on décrit la langue telle qu’elle est — et non pas telle qu’elle devrait être, ce qui est du domaine de la grammaire.

La linguistique comporte 3 grands axes :

  1. l’étude de la forme ;
  2. l’étude du sens ;
  3. le langage en contexte.

Pour résumer, on s’intéresse donc au langage dans tous ses aspects :

  • son histoire, ses états à un instant T, son évolution et changements structurels ;
  • ses interactions, ses sons, sa morphologie, sa syntaxe, sa sémantique, sa stylistique, sa cohérence, etc. ;
  • pour certains linguistes, sa grammaire.

Parmi les linguistes les plus connus, nous pouvons citer Karl Verner, Ferdinand de Saussure, Gustave Guillaume ou encore Noam Chomsky et Umberto Eco.

Ceux qui voudront creuser un peu pourront commencer par la page Wikipedia dédiée puis enchaîner sur ce site par exemple.

Pourquoi intégrer la linguistique dans son approche de conception ?

Puisque le « logiciel mange le monde », des langages émergent pour en faciliter la conception. Apple (iOS et OS X), Google, Microsoft, IBM et beaucoup d’autres comme Netflix documentent leur langage, ils le décrivent dans ses moindres détails pour permettre aux designers de mieux communiquer avec l’utilisateur.

Langage et communication sont intimement liés et les innovations technologiques récentes (téléphone, télé, radio, internet…) ont naturellement intégré la discipline.

Material Design, l'un des nombreux langages de conception que nous sommes amenés à utiliser.

Material Design, l’un des nombreux langages de conception que nous sommes amenés à utiliser.

Plus important encore, n’oublions pas que la linguistique est un sous-ensemble de la sémiologie, c’est-à-dire la science qui étudie les signes : indices, signals, symboles et icônes.

En allant plus loin, je perçois suffisamment de ponts entre linguistique et design pour envisager la première comme un outil du second. Aussi, je rapprocherais :

  • la langue écrite au texte (des interfaces), ce qui me semble évident ;
  • idéogrammes — pensez au chinois ou au japonais — et pictogrammes aux icônes des interfaces ;
  • l’étude du mot et de la phrase aux éléments conceptuels et graphiques ;
  • la syntaxe et la sémantique aux principes des langages de conception ;
  • la cohérence linguistique à la cohérence logicielle ;
  • les canaux de communication aux nouvelles interfaces (assistants vocaux, intelligence artificielle, etc.).

Il me semble que pour construire un langage et le faire évoluer, pour comprendre comment ses utilisateurs se l’approprient et concevoir en conséquence, la linguistique deviendrait presque un passage obligé.

Les métaphores dans la vie quotidienne

Pour ne rien vous cacher, c’est un livre qui a fait office de révélation pour moi : Metaphors We Live By de Lakoff & Johnson. Si l’ouvrage témoigne d’une approche anglo-saxonne de la métaphore (expressions métaphoriques illustrant des métaphores conceptuelles), il y aurait tout de même énormément à y trouver pour améliorer nos interfaces et expériences (UI et UX).

La métaphore occupe une place prépondérante dans le design.

Il ne faudrait pas oublier que la métaphore est l’élément central de la conception logicielle, et ce depuis la création des interfaces graphiques (voir les directives d’Apple de 1995 par exemple). Au bureau, ses dossier et sa corbeille du système d’exploitation viennent répondre les boutons, les cartes et les paniers de course de l’app ou du site web. Même si certaines métaphores perdent du sens avec le temps (la disquette pour sauvegarder), nous ne ferons que les remplacer par d’autres métaphores, plus modernes. Aussi, cette thèse de Lakoff et Jonhson est susceptible de profondément transformer nos approches et pratiques de conception. Nous tenons peut-être là un game changer et nous n’en avons même pas conscience.

En vérité, à l’heure où certains commencent à imaginer le design du futur, comme Matias Duarte, vice président du design chez Google, dans cet article de Wired, je pense que l’étude du langage se révélerait extrêmement utile ; nous pourrions peut-être éviter ce processus, extrêmement long et frustrant, qui consiste à « lancer des choses contre le mur pour voir lesquelles restent accrochées ».

En effet, si pour Matias Duarte le design c’est « essayer des choses pour voir ce qui a du succès en formulant une thèse puis en essayant de l’exécuter sans égo ou hubris », pour un designer qui intégrerait la linguistique à sa réflexion, cette vision du design évolurait probablement vers quelque chose de bien différent.

De même, ce que Duarte considère comme des concepts archaïques peut être remis en perspective par le designer s’intéressant à la linguistique : l’Homme parle depuis des millions d’années et écrit depuis 5000 ans. Inutile de faire remarquer que l’évolution d’un langage ne se fait généralement pas en un claquement de doigt.

Pour preuve, la linguistique informatique existe depuis 1950… et les choses n’ont pas vraiment évolué depuis, ce qui a même obligé les linguistes spécialisés à revoir leurs « ambitions » à la baisse.

Les apports potentiels de la linguistique

Le plus important, je crois, est de comprendre que même si la linguistique se veut descriptive, nous pourrions utiliser cette étude pour préscrire, c’est-à-dire ériger et corriger une norme — du domaine de la grammaire, dans laquelle nous portons un jugement de valeur. Après tout, la démarche descriptive consiste à chercher des origines dans les usages et les erreurs, déterminer des usages particuliers et prendre note d’un besoin de rationaliser la langue.

Aussi, l’étude des langages de conception nous aiderait à faire le point, à comprendre leurs évolutions, à penser les interactions et les relations qu’ils entretiennent avec le monde.

Au-delà, puisque le minimalisme s’impose dans le design logiciel moderne, ces langages se doivent d’être bâtis sur des fondations solides : il y a ici une absolue nécessité d’élémets idiomatiques, de syntaxes qui permettent voire encouragent la créativité plutôt que de limiter l’articulation du « phrasé » logiciel.

En réalité, nous pratiquons déjà tout ceci. Il y a juste que nous n’avons pas encore accepté que cela est du domaine de la linguistique et que nous devrions penser à l’intégrer.

Si nous nous intéressons à l’architecture, force est de constater qu’elle se conjuge au socio-économique. La sociologie en est partie intégrante, simplement parce que les architectes jouent un rôle significatif dans l’évolution du cadre de vie. Le brutalisme en est d’ailleurs un indice flagrant et constitue une porte d’entrée très intéressante pour les lecteurs qui voudraient approfondir cette familiarité.

Si l’architecture a intégré la sociologie — ce qui, a posteriori, tient au moins autant de la responsabilité que de la nécessité —, je ne vois pas pourquoi le design chercherait à se passer de la linguistique. Je me mettrais même à rêver que le design crée sa propre spécialisation linguistique.

Conclusion

Je suis persuadé que la linguistique est un outil puissant mais trop souvent ignoré par le monde du design. Je ne suis même pas convaincu que la sémiotique, qui englobe la linguistique comme nous l’avons vu, possède la place qu’elle mérite dans nos travaux et réflexions aujourd’hui.

Loin de moi l’idée de pointer du doigt les responsables de cet oubli fâcheux, je tenais simplement à inviter les designers à s’intéresser à cette discipline encore méconnue — il est vrai qu’elle peut être perçue comme difficile d’accés. Simplement, il y a bien des choses du design dont la linguistique pourrait s’occuper.

Si nous envisageons le design comme une science et que nous empruntons à la psychologie, il me paraît naturel de nous intéresser davantage à d’autres sciences humaines et sociales, dont les sciences du design font d’ailleurs partie. À cet égard, linguistique et sociologie m’apparaissent comme deux domaines que nous aurions intérêt à plus particulièrement explorer.

N’oublions pas que les sciences du design sont encore jeunes et que nous avons énormément à apprendre d’autres disciplines. N’hésitons pas non plus à leur emprunter pour nous inventer de nouveaux outils plutôt que de bêtement chercher à faire du design une pseudo-science à coup de formules mathématiques.


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