Design accessible

Le fait de nous intéresser à l’accessibilité fait de nous de meilleurs designers.

Voilà, c’est dit, c’est l’idée à retenir de cet article. Si vous le pensez aussi, pas besoin d’aller plus loin ; si vous pensez que je dis n’importe quoi, laissez-moi le temps de lecture de ce billet pour vous convaincre du contraire.

Définition

L’accessibilité, c’est quoi ?

C’est la problématique de l’accès aux contenus pour les personnes en situation de handicap et les seniors mais aussi, par extension, pour les utilisateurs placés dans des situations moins confortables : bruit, petits écrans, appareils peu performants, etc.

Le livre numérique empruntant les langages du web, notre intérêt se porte logiquement sur l’accessibilité du web. Si celle-ci est bien critiquable par ailleurs, les mentalités sont en train de changer très rapidement ces derniers mois : designers et intégrateurs n’hésitent plus à faire leur autocritique et s’émeuvent du mal qu’ils ont pu faire par simple désintérêt. Aussi, apprenons de leurs errements et faisons au mieux dès aujourd’hui.

Le cas du livre numérique

Si le livre numérique, notamment à travers le format EPUB 3, permet une accessibilité plus grande des contenus (réglages de la taille et de la police de caractères, table des matières liée, text-to-speech, etc.), il ne faudrait toutefois pas oublier nos devoirs en la matière. En effet, il suffit parfois d’un rien pour la dégrader :

  • mauvaise combinaison de couleurs (daltonisme) ;
  • élément spécifique pas assez différencié ;
  • animation trop rapide pouvant gêner les publics souffrant de troubles vestibulaires (sens de l’équilibre) ;
  • ajout (title, alt, etc.) pouvant amener une confusion ;
  • autoplay audio ou video pouvant venir interférer avec la lecture à voix haute ;
  • mauvais balisage des titres, qui sont généralement utilisés pour naviguer ;
  • mauvaise intégration des polices, qui peut accidentellement interdire au lecteur d’en changer ;
  • font-size en px ou en pt, qui désactive le réglage de la taille de caractères sur un nombre important de solutions de lecture ;
  • balise span inutile pouvant venir casser la fonctionnalité de recherche d’un groupe de mots.

Ce ne sont là que quelques exemples des erreurs plus ou moins importantes qu’il est possible de commettre lorsque nous fabriquons des livres numériques. Fort heureusement, tout est question de pratique : une fois que l’on connaît les principes, il suffit de quelques fichiers pour que l’accessibilité se forge dans l’habitude.

Surtout pas une contrainte

Nous ne le nierons pas, l’accessibilité peut se révéler être une problématique complexe, a fortiori si certaines bonnes pratiques ne peuvent être suivies à la lettre — parce qu’elles auraient un impact beaucoup trop important sur la vision créative du projet.

Pour autant, il ne faut surtout pas la considérer comme une contrainte mais plutôt comme un guide voire un tremplin.

  • Elle nous pousse à nous intéresser à l’utilisabilité donc aux usages des lecteurs dans leur ensemble, qui ne sont pas forcément les nôtres et qui nous permettront de mieux concevoir.
  • Elle nous pousse à mieux structurer les contenus.
  • Elle nous invite à rendre l’ouvrage le plus lisible possible (composition typographique, éléments graphiques, contrastes).
  • Elle nous demande de penser le rôle (WAI-ARIA) et la pertinence des éléments (décoration ou ajout de sens ? placement dans le flux ? contenu primaire ou secondaire ? etc.).
  • L’accessibilité nous pousse à ne pas faire les choses parce que nous le pouvons, mais parce que cela apportera quelque chose d’utile aux lecteurs.

On cherche à faciliter la vie aux utilisateurs ayant une déficience invalidante — dyslexie, daltonisme, surdité, mauvaise vue, etc. —, on en vient à faciliter la vie de tous les utilisateurs.

Illustration par l’exemple

L’iconographie, qui peut se révéler extrêmement utile aux lecteurs dyslexiques puisqu’elle leur permet de repérer les différents types de contenus sans avoir à lire quoi que ce soit, sera tout aussi utile pour tous les lecteurs quand ils recherchent une information.

De même, un niveau de contraste assez élevé pour les lecteurs daltoniens améliorera le confort de lecture de tous les lecteurs.

L’accessibilité nous demande de soigner les moindres détails de notre ouvrage. Et nous savons tous que le diable se cache dans les détails…

Comment gérer les liens hypertexte, qu’il faut au moins indiquer à l’aide de deux styles différenciants, dans le corps du texte alors que nous nous trouvons sur de la « lecture de fond » ?

Comment rendre des graphiques plus lisibles puisque la couleur ne suffit plus ?

Quelles stratégies éditoriales (et de design) adopter pour simplifier la vie des lecteurs dyslexiques ?

Comment améliorer progressivement les contenus plutôt que de les dégrader sur les solutions de lecture qui ne permettent pas de réaliser ce que nous souhaitons ?

Comment façonner la structure sémantique de la publication pour les outils d’aide à la lecture ?

Autant de questions qui nous amèneront à mieux concevoir la lecture en numérique, et pas seulement les livres que nous fabriquons.

L’idée à retenir

Le designer qui acquiert des connaissances dans le domaine de l’accessibilité s’attribue par la même occasion un ensemble de principes permettant de prendre de meilleures décisions :

  • il sélectionnera des polices adaptées à la lecture sur écran, plus lisibles ;
  • il établiera une palette de couleurs parfaitement lisible, y compris en niveaux de gris ;
  • il soignera le contraste, garant d’un plus grand confort de lecture ;
  • il organisera le contenu de manière simple et compréhensible en un coup d’œil ;
  • il portera attention aux moindres détails de son design, ces détails pouvant être extrêmement importants pour des lecteurs avec une déficience invalidante.

Ce designer deviendra tout simplement un meilleur designer.

Alors, par où commencer ?

Soigner l’accessibilité ne demande qu’un moindre effort : s’y intéresser. Or, il existe de nombreuses ressources. Voilà de quoi vous mettre le pied à l’étrier.

N’hésitez pas à compléter cette liste dans les commentaires.


À noter que nous sommes en train de préparer un article (et un kit) sur le text-to-speech. Nous allons donc continuer d’aborder ce sujet à l’avenir et ce même s’il intéresse très très peu de visiteurs — les stats « concernées » sont relativement démotivantes mais on ne publie surtout pas pour les stats.

N.B. : je sais que ce site n’est pas parfait en ce qui concerne l’accessibilité. Améliorer ce point est l’un de mes chantiers en 2015. 😉


6 commentaires Design accessible

    1. Jiminy Panoz

      Ah ! merci pour cet encouragement.

      Le kit en version 0.5 est prêt, les premiers tests ont été effectués, il ne me reste plus qu’à faire l’article, ce qui va demander un peu de temps, notamment niveau mise en pages pour présenter les données au mieux — et il y a énormément de données à présenter.

      De toute manière, le kit sera mis à disposition de tous et également mis-à-jour (là, on tourne avec de l’EPUB 2 parce que c’était le plus rapide et il va falloir le mettre à jour en EPUB 3 pour pouvoir tester WAI-ARIA) histoire que tout à chacun puisse faire ses propres tests et — je l’espère — les partager pour obtenir la base de données la plus complète possible.

      Je ne peux pas donner de date exacte de publication, le travail est assez conséquent et ce n’est pas évident du tout d’organiser tous les contenus.

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  1. celano

    Très bien. J’aimerais témoigner d’une grande déception: l’epub est super pour adapter le texte aux besoins du lecteur qui a une vue déficiente. Seulement, les constructeurs pensent-ils à l’accessibilité de leur liseuse?

    J’avais acheté une liseuse pour une personne malvoyante (Kobo, pour ne dénoncer personne), qui se trouve malgré tout dépendante pour lire un livre conçu pour être accessible. Les menus, les définitions qui apparaissent en popup, les outils d’annotation et j’en passe… n’ont absolument pas été conçus pour être accessibles. Alors j’ai l’impression de me battre contre des moulins en lui préparant des fichiers epub accessibles pour pouvoir travailler ensemble, tant que les constructeurs, de leur côté, ne font pas des efforts.

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    1. Jiminy Panoz

      Merci pour ce témoignage.

      Ça, effectivement, je pense que beaucoup en sont conscients, y compris chez les constructeurs. Et pour être honnête, depuis que je suis en train de tester le text-to-speech, j’admets qu’il y a pas mal de choses à dire là-dessus également.

      Par contre, je pense aussi que si l’on accepte cet état de fait et qu’on ne fait plus un (moindre) effort là-dessus, c’est là qu’on n’avancera plus sur le sujet.

      Il existe quand même des apps dédiées qui font plutôt bien le boulot sur tablettes, smartphones et ordinateur de bureau et c’est déjà quelque chose d’important. Je n’ai pas la liste en tête mais je peux faire une petite liste si quelqu’un le souhaite.

      Là où notre rôle est crucial, je crois, c’est dans la fabrication de fichiers accessibles et dans la sensibilisation ; faire en sorte que les développeurs de solutions de lecture ne se disent pas « de toute manière, vos fichiers ne sont pas accessibles donc ça ne sert à rien » mais qu’ils se disent « OK, on a du retard là-dessus, il est peut-être temps de nous y mettre sérieusement. »

      On en est loin, c’est vrai, d’autant que ces derniers temps, je vois pas mal de fichiers à mise en pages fixes (fixed-layout) exportés de solutions « clés en main », dans lesquels les contenus ne sont même pas exportés dans leur ordre correct (structure logique), ce qui fait que lorsqu’on lance la lecture synthétique, le titre du chapitre est par exemple lu après une mini-bibliographie de fin d’article, elle même lue en plein milieu d’un paragraphe, etc.

      Dans ce cas, il me semble que notre rôle est également d’élever la voix pour dire « Attention, c’est le genre de mauvaise pratique qui nous fait revenir 10 ans en arrière donc merci d’arrêter de faire n’importe quoi. » Le message est certes difficile à faire passer mais si suffisamment de gens répètent la même chose alors peut-être que nous arriverons en convaincre au moins une partie. Ça prend du temps, il faut expliquer et clarifier, parfois même aider à le faire correctement, mais c’est aussi de la sensibilisation.

      Dans l’absolu, pour revenir sur Kobo, je ne pense pas que l’entreprise se fiche totalement de l’accessibilité puisqu’elle fait partie de celles qui intègrent des polices pour dyslexie. Certes, ça ne garantit rien (cf. guide des polices) mais c’est tout de même une attention qu’il convient de relever. De même, la fonctionnalité TypeGenius peut également servir de ce côté-là. J’imagine donc que leurs développeurs sont à l’écoute et qu’ils accueilleront les retours avec bienveillance.

      Dans la problématique d’accessibilité, comme vous le décrivez bien, il y a également une notion d’utilisabilité à prendre en compte et là, ce sont les développeurs de solutions qui ont une responsabilité — j’ose le mot — à prendre. Et j’espère sincèrement que nous n’en arriverons pas à des liseuses dédiées mais à des fonctionnalités logicielles intégrées qu’il est facile d’activer si besoin.

      Au final, le « drame », ce serait de se dire que le livre numérique offre une accessibilité suffisante de base, un discours que beaucoup tiennent en ce moment, et qui risque de mettre un gros coup d’arrêt. C’est vrai qu’il y a du mieux, mais cela ne garantit rien, ce que je pense un nombre de plus en plus significatif de personnes prennent le temps de répéter depuis quelques mois.

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  2. Jean-Claude Marguerite

    Très intéressant… Je suis dans cette démarche, en intégrant le travail sur le texte, sa présentation et la structure du livre. J’ai dû opter pour le PDF afin de contrôler les fins de lignes et les sauts de page, qui rythment la lecture et deviennent de ce fait prioritaires. Je connais mal l’ePub3, il permettrait de les contrôler finement ?
    Merci !

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    1. Jiminy Panoz

      Par rapport à la présentation par défaut, le reflowable text (texte fluide en français), son intérêt est justement de s’adapter à toutes les tailles d’écran pour offrir le plus grand confort de lecture possible. En contrepartie, on laisse le contrôle au moteur de la solution de lecture et il est difficile — pour ne pas dire impossible — de contrôler les fins de ligne… à moins que l’on parle des césures ici, pour lesquelles nous pouvons faire pas mal de choses, ce qui fera d’ailleurs l’objet d’un article très prochainement. À noter que ces choses fonctionnent également en EPUB 2, même si le format n’est pas censé les supporter.

      Les sauts de page sont possibles depuis très longtemps et il n’y a nul besoin d’EPUB 3. Nous pouvons même les contrôler de plusieurs façons :

      • un saut de ligne strict, ce qui équivaut à faire passer le contenu dans un autre fichier HTML ;
      • un saut de ligne imposé, à l’aide d’un style CSS page-break ;
      • un saut de ligne conditionnel, à l’aide de page-break toujours, en indiquant qu’un bloc de contenu doit être si possible conservé sur une seule et même page.

      Si les deux derniers moyens techniques ne sont pas pris en charge par absolument toutes les solutions de lecture, le support est suffisamment répandu pour que leur utilisation ait des bénéfices visibles.

      Après, si vraiment la mise en pages apporte un sens supplémentaire au contenu (ce qui peut par exemple arriver en poésie), on peut envisager l’EPUB 3 fixed-layout, à la mise en pages fixe, qui se veut alors l’équivalent d’un PDF mais qui pourra être distribué via les librairies numériques qui refusent le format PDF (iBooks, Kobo, etc.).

      En termes d’accessibilité, on perd beaucoup avec cette solution de mise en pages fixe mais le reflowable text apporte des bénéfices très conséquents, à travers les fonctionnalités des solutions de lecture, par rapport au PDF (surtout si celui-ci n’est pas taggé).

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