Bâtir une culture

Nous avons besoin de bâtir une culture du livre numérique.

Vraiment.

Je ne sais pas pour vous mais je ne peux personnellement me satisfaire d’une culture dans laquelle les « designers »

  • en viennent à se demander s’il est techniquement possible de faire quelque chose quand l’outil qu’ils utilisent ne le permet pas ;
  • ne font pas quelque chose quand l’outil qu’ils utilisent ne le permet pas ;
  • se réjouissent de pouvoir faire quelque chose quand l’outil qu’ils utilisent le permet enfin ;
  • ne se rendent pas compte que l’édition numérique — au sens large — ne les attend pas, de plus en plus d’éditeurs développant des solutions qui leur permettent de se passer d’eux.1

Je ne pourrai que me satisfaire d’une culture où les designers — sans guillemets — cherchent à réaliser ce que les outils ne font pas, par tous les moyens possibles.

Bâtir une culture n’est pas quelque chose d’aisé, remixer une culture que nous avons épousé il y a des années l’est encore moins.

Il faut tout remettre en cause, il faut se remettre en question.

Il faut prendre en compte les usages, les possibilités et les contraintes ; il faut expérimenter de nouveaux modèles, des approches de design et des (bonnes) pratiques.

Il faut penser en amont, le numérique en même temps que l’imprimé et pas a posteriori. Il faut créer des ponts entre les deux mondes, les remodeler pour mieux les intégrer dans un nouvel univers.

Il faut encourager et s’approprier les outils qui ne sont pas de simples extensions aux logiciels que nous connaissons.2 Il faut critiquer et abandonner ces logiciels qui n’ont jamais été prévus pour le numérique et qui freinent le développement d’une culture propre, qui restent sur un paradigme dans lequel le numérique n’est qu’un sous-produit auquel nous ne sommes même pas invités à penser.

Puis il faut améliorer, détourner et compiler les outils que nous avons dénichés pour créer des processus de fabrication intégrant pleinement le numérique, pour inventer des systèmes de production permettant de ne pas dépendre de ce que d’autres en font.

Et il faut encore réfléchir à ce que peut être un livre numérique, ne pas se reposer sur ceux qui n’ont pas l’imagination pour le faire, ne pas faire confiance à ceux qui ont déjà prouvé qu’ils n’avaient pas vraiment d’idées3 et ne savaient même designer l’expérience utilisateur de l’outil qu’ils fournissent à ceux qui font.

Et tout cela passera par le partage et l’échange ou ne passera pas. Il faut que ceux qui créent participent à la construction de cette culture, en expliquant leur approches et leurs méthodes.

Et si, avec tout ce que vous venez de lire, la culture du livre numérique sonne comme une contre-culture, qu’il en soit ainsi, nous pouvons en être fiers.


 

  1. De l’art de s’enfermer donc de dépendre d’outils dont les éditeurs ne veulent plus eux-mêmes.
  2. Pas d’extrémisme pour autant, certaines extensions étant plutôt bien pensées : elles nettoient ce qui doit l’être à l’export, intègrent des bonnes pratiques et permettent de modifier simplement le fichier exporté donc n’enferment pas l’utilisateur. Elles restent cependant rares pour être remarquées.
  3. Cf. app–magazines et enrichissements gadgets.

2 commentaires Bâtir une culture

  1. David Chambost

    Amen.

    Je bosse depuis plusieurs mois sur un micro-manuel à destination des éditeurs expliquant dans le détail ce qu’est un ePub, comment ça fonctionne et comment faire en sorte de produire des fichiers de bonne qualité tout en répondant à certaines problématiques éditoriales.

    Je me suis formé seul sur le sujet, donc je pense ne pas être au point partout mais j’espère que ce sera utile à certains pro ; pour mieux envisager le format et comprendre qu’il nécessite de repenser leur approche de la production.

    Ce sera distribué gratuitement quand ce sera fini, à savoir quand je serai satisfait du résultat. Il me reste pas mal de choses à reprendre et à compléter, j’espère que ce sera une participation utile à la construction de cette culture éditoriale numérique 🙂

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  2. François Blondel (VisiMuZ)

    Merci Jiminy pour cet article.
    Il y cette dimension de la conception dont vous venez de parler. Il y a aussi la dimension de l’utilisation. Oui à des livres numériques qui deviennent des objets personnels comme des livres papier, qu’on peut classer et ranger sans se préoccuper du format (merci Amazon !) du reader (passage obligatoire par le cloud Google pour Google play !) qu’on puisse transférer « simplement » d’un environnement à un autre (par exemple d’Ipad à tablette Androïd) par un simple glisser-déplacer en conservant ses annotations, ses marquages.
    Que dire d’un Google Play Livres, qui a longtemps refusé l’importation d’epubs venus d’ailleurs, de tous ces environnement qui ne permettent pas l’exportation, etc.
    S’il doit y avoir une culture de la conception, les droits aux usages sont aussi nécessaires pour que le public ait envie de se construire sa bibliothèque numérique.
    Aujourd’hui c’est possible, mais cela demande d’être un peu (voire même beaucoup) geek et ce n’est pas normal. Le livre numérique a besoin d’être plus user-friendly.
    À bientôt !
    François

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